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Les Nouvelles ne dépassent pas souvent les 30 pages. Seule la nouvelle "Sous Orion" est toujours en cours d'écriture.

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Les Triptyques sont des petites histoires courtes [ 1 à 3 pages ] vécues par trois personnes.

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Les Pages de narration sont des textes courts d'environ 2 pages et comportent toujours une courte analyse.

Chaussures-Ville

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Chaussures-Ville


I. Le Miracle en Circuit Fermé

Lorsque le fondateur posa la première pierre de son usine au milieu de la lande grise, à quarante kilomètres de la moindre bourgade, les habitants de la région crurent à une bénédiction. La vallée était économiquement sinistrée ; l'homme arrivait avec des plans, des machines et des promesses. On ne se demanda pas pourquoi il avait choisi ce désert battu par les vents plutôt que les faubourgs de la ville. Quand on a faim, on ne mesure pas la longueur de la laisse.

La direction des ressources humaines appliqua dès le premier jour une règle d'or qui ne figurait sur aucun contrat : on embaucha en priorité ceux qui habitaient le plus loin. Pour les ouvriers, la première fiche de paie eut le goût de la liberté ; ils coururent s'acheter à crédit une voiture pour avaler les quatre-vingts kilomètres quotidiens. Mais, l'euphorie des premiers mois passée, l'asphalte commença à ronger leurs soirées. Trop fatigués pour sortir en ville le week-end, coupés de leurs anciens amis par les horaires postés, les travailleurs se replièrent les uns sur les autres. À la cantine, entre l'odeur de la colle néoprène et le fracas des presses à semelles, qui se ressemble s'assembla. Les regards se croisèrent, les solitudes s'additionnèrent, et les premiers couples se formèrent au pied des chaînes de montage.

C'est très exactement l'instant que choisit le Fondateur pour retirer le grand drap blanc qui recouvrait sa maquette.

À deux cents mètres des ateliers, des rangées de pavillons tout neufs venaient de sortir de terre. Briques claires, jardinets tondus au cordeau, loyers modérés prélevés directement à la source. Les ouvriers crièrent au miracle et épousèrent les ouvrières. Tandis qu'on sablait le mousseux dans les salons fraîchement repeints, le chef comptable de l'usine souriait derrière ses lunettes : la boucle était bouclée. L'argent des salaires versés le 30 du mois revenait intégralement dans le coffre de l'entreprise dès le 5 du mois suivant sous forme de loyers et de traites immobilières.

En dix ans, le désert devint Chaussures-Ville. On y faisait ses courses au Chaussures-Shop, on y réglait ses achats avec la carte de crédit de la Chaussures-Banque, et l'on promenait son chien le dimanche le long de l'avenue Chaussures-Poilet, bordée de jolies clôtures blanches toutes identiques. Dans le calme rassurant de cet ordre parfait, les travailleurs firent des tas de petits consommateurs. Les enfants usèrent les fonds de leurs pantalons — achetés à la boutique de l'usine — sur les bancs de l'école Chaussures, avant d'entrer tout naturellement au centre d'apprentissage Chaussures pour apprendre à manier le cuir et le caoutchouc comme leurs parents.

Pendant trente ans, un soleil immobile brilla sur Chaussures-Ville. Tout y était si bien réglé, si proprement ordonné, que les cerveaux s'étaient peu à peu assoupis derrière les rideaux en dentelle, comme dans le château de la Belle au Bois Dormant. Personne ne vit que, là-haut, le ciel avait changé de propriétaires.


II. Les Grenades à Fragmentation

Au dernier étage d'une tour de verre située à trois mille kilomètres de l'avenue Chaussures-Poilet, le nom du vieux Fondateur n'était plus qu'un logo au bas d'un graphique boursier. Autour de la table en acajou, d'invisibles actionnaires regardaient tourner les chiffres. Pour eux, Chaussures-Ville n'était pas une ville ; c'était une ligne de coûts qui empêchait le dividende de gagner deux dixièmes de point.

— Plus on tergiverse, plus on s'appauvrit inutilement, trancha un jeune analyste au col amidonné. Il faut délocaliser avant la fin de l'exercice.

Un directeur local osa timidement rappeler que l'usine était en parfaite santé, que les carnets de commandes débordaient et que les ouvriers n'avaient jamais compté leurs heures. On lui sourit avec commisération. Les grenades à fragmentation financières, inventées par des économistes de grand talent, n'avaient pas été conçues pour rester dans les tiroirs : par un simple jeu d'écritures comptables, de rachats de dettes internes et de facturations de brevets entre filiales, on fit plonger les comptes locaux de Chaussures-Ville dans le rouge vif en moins de six mois.

Les chiffres, paraît-il, parlent d'eux-mêmes. Au mois de novembre, une simple feuille A4 punaisée sur la grille principale annonça la liquidation totale.

Du jour au lendemain, il grêla sur Chaussures-Ville. La banque coupa les crédits, le magasin baissa son rideau de fer, et les maisons du bonheur ne valurent plus le prix de leurs tuiles. À bout de nerfs, à bout de souffle, les ouvriers appelèrent les chaînes de télévision. Caméra à l'épaule, les reporters vinrent filmer de près les rides profondes qui s'étaient creusées sur les fronts de ceux qui avaient cru qu'un système fermé pouvait les protéger pour toujours.

Le soir du reportage, entre la poire et le fromage, le pays entier regarda l'agonie de Chaussures-Ville. Sur la joue des téléspectateurs coula une larme — une seule —, tandis que leurs cœurs s'emballaient d'une angoisse sourde à l'idée de vivre dans un univers aussi impitoyable. Puis la publicité passa, et l'écran s'éteignit. Sur le trottoir de l'avenue Chaussures-Poilet, le silence retomba, lourd, stérile, figé dans le plâtre d'un ordre humain qui n'avait jamais eu d'autre but que de se nourrir de lui-même.


III. La Réponse de la Montagne

À quelques centaines de lieues de là, au cœur d'une vallée aride où ne poussaient que des ronces sèches et où survivait péniblement une vieille scierie délabrée, la montagne au sommet enneigé se réveilla sans prévenir.

Ce ne fut pas une décision de conseil d'administration. Il n'y eut ni calcul, ni méchanceté, ni pitié. Le volcan entra en éruption avec la violence aveugle de la Terre qui respire. Sur cinquante kilomètres à la ronde, les coulées de boue, les bombes de basalte et la pluie de cendres grises ensevelirent les taillis en friche, broyèrent la vieille scierie et rasèrent la cabane du garde-forestier. Les hommes pleurèrent devant ce chaos noir qui semblait avoir signé la fin du monde ; les scientifiques accoururent pour voir le désastre.

Mais la cendre volcanique n'était pas un bilan comptable. Elle était gorgée de phosphore, de potassium, de silice et de minéraux arrachés aux entrailles brûlantes du globe.

Cinq printemps plus tard, là où la terre n'avait jamais donné que des épines, l'herbe monta jusqu'à la taille des chevaux. Des forêts de hêtres et des vergers chargés de fruits jaillirent du limon noir. Attirés par la richesse insolente de ce sol neuf, des artisans, des maraîchers et des familles venues d'horizons différents s'installèrent sur les pentes. Ils bâtirent des maisons de pierre et de bois, chacune différente de sa voisine, reliées par des chemins qui suivaient la courbe vraie des collines. Aucune rue ne portait le même nom ; personne n'appartenait au même maître.

Car telle est la loi que les bâtisseurs de cages oublient toujours : l'ordre immobile des hommes, lorsqu'il clone le semblable pour mieux l'enfermer, ne produit que des villes mortes ; tandis que le désordre de la Nature, dans son fracas sans passion, brise les pierres pour marier les éléments et faire jaillir la vie.


FIN



Ema Sandron